La ruralité représente une force pour 43% des TPE de proximité.


"Artisans et commerçants : fabrique de la cohésion en ruralité", Institut Terram, Bpifrance, juillet 2026

Méthodologie : 

– Une enquête quantitative administrée par Bpifrance Le Lab, auquel ont répondu 893 dirigeants de TPE de 1 à 9 salariés au cours de l’été 2025. Cet échantillon ne prétend pas être représentatif de l’ensemble des dirigeants de TPE.

– Une enquête qualitative  (entretiens semi-directifs) auprès de 19 interlocuteurs dont 15 sont des dirigeants de TPE (10 exercent aussi un mandat local, 2 la fonction de maire, un autre préside une communauté de communes). Les personnes ont été sollicitées par plusieurs canaux (Bpifrance Le Lab, la Capeb, l’U2P). Plusieurs cumulent des responsabilités collectives, qu’il s’agisse de caisses locales de banques, d’associations d’entrepreneurs, d’un centre de secours ou d’un club sportif. Ils sont implantés dans des territoires contrastés, dynamiques ou en déclin, proches d’agglomérations de tailles variées ou situés dans des espaces de très faible densité, répartis dans 19 départements ) et dans des communes de tailles variées : 6 de moins de 1 000 habitants, 7 de 1 000 à 3 000 et 6 de 3 000 à 8 000. 

 

En tant qu’analyste, je suis un peu déçu de ne pas percevoir une parole forte de dirigeants de TPE et élus municipaux à la fois, notamment sur leur action propre pour les TPE au conseil municipal et sur leurs suggestions pour faire bouger le comportement de leurs collègues chefs d’entreprise.

 

Une enquête inhabituelle, exclusive en direction des TPE et sur leur positionnement en milieu rural, regroupant d’autres enquêtes dans le même champ.

⇒ L’ancrage des dirigeants de TPE dans leur territoire

43% y ont grandi sans jamais le quitter (surtout les hommes et les dirigeants de l’agriculture et de la construction), alors que 21% y sont revenus après un départ momentané (souvent des commerçants). 16 % s’y sont implantés pour des raisons économiques, notamment dans la santé, 8% pour suivre un conjoint, 7% par attrait pour le cadre de vie (dans le tourisme), et 5% à la suite d’une première expérience de travail sur place.

 

Selon une enquête de l’U2P, 66% des artisans et commerçants résident dans la commune de leur entreprise et 45% des TPE sont clientes d’autres entreprises locales. Toutefois, 34% déclarent se sentir isolés, contre 18 % qui s’estiment bien entourés, tandis que 48% se situent en position intermédiaire. Ces résultats demeurent toutefois plus favorables qu’à l’échelle nationale, où la solitude des dirigeants apparaît plus prononcée.  

⇒  L’impact de la ruralité sur ces TPE est perçue de façon plurielle :

♦ Pour 9% c’est une véritable force, pour  43% plutôt une force, pour 9% une faiblesse, mais pour 48% ni une force, ni une faiblesse.

 

La qualité la plus souvent prêtée à la ruralité est la proximité, indissociable d’une forte interconnaissance avec les salariés, les autres entrepreneurs, les élus ou la population à desservir. Cette densité de liens confère aux relations une chaleur « humaine » que beaucoup opposent à l’anonymat urbain. À ces atouts s’ajoutent la tranquillité, la confiance ou la disponibilité foncière, ainsi que la qualité du patrimoine bâti et des paysages, qui alimentent un sentiment d’appartenance, d’autant plus vif que les dirigeants ont grandi sur place ou y sont installés de longue date.

 

♦ L’implantation en milieu rural pour 47% est un atout : pour 40%, elle fait partie de l’identité de leur entreprise ; pour 16% c’est même un argument marketing pour vendre et pour 6% un argument RH pour recruter.

 

Ce qu’ils apprécient, l’impact de la proximité pour l’activité de l’entreprise, bien avant le recours aux décideurs locaux :

– 23% la fiabilité de la main-d’œuvre, qualité surtout reconnue dans la construction et l’industrie,

– 22% une concurrence locale plus faible, 

– 22% des coûts d’exploitation réduits (foncier, immobilier…) et 9% des exonérations d’impôts en ZFRR,

– 19% une Interconnaissance directe entre entreprises locales, et 10% une meilleure acceptabilité locale des projets et un soutien local important,
– 17% l’argument marketing du terroir et de son authenticité et 17% la forte visibilité auprès de la population et des médias locaux,  

– 16% la disponibilité du foncier et 9% l’accès direct à des ressources naturelles pour la production,

– 10% l’accès facilité aux décideurs politiques locaux.

 

♦ Les freins locaux au développement :

– 57% les difficultés de recrutement et de fidélisation des collaborateurs
–  36% un marché local restreint et manque de débouchés,
–  18% un accès limité au financement,16% un accès limité aux infrastructures de transport, 15% un accès limité à l’immobilier d’entreprise (locaux, bureaux, parcelles à valoriser…) et pour 5% un accès limité à l’innovation,
– Mais aussi, ce qui est en rupture avec le bénéfice de la proximité pour 10% la faiblesse de l’écosystème entrepreneurial (peu d’échanges avec des pairs, tissu restreint de sous-traitants locaux…) et pour 5% l’accès limité à la formation pour développer les compétences , 2 modalités essentielles peu soulignées, alors que ce sont des atouts pour le développement des TPE.

 

 

♦ Toutefois, ces contraintes ne s’expriment pas avec la même intensité selon les configurations territoriales :

Dans les couronnes périurbaines, la proximité d’une agglomération élargit les opportunités de marché et le vivier de main-d’œuvre, mais elle s’accompagne également d’une concurrence plus forte et de difficultés de circulation.

– Dans les espaces ruraux les plus isolés, l’étroitesse du marché, l’éloignement des ressources économiques, dont celui des fournisseurs peuvent limiter les perspectives de développement.

– Les territoires touristiques présentent des problématiques spécifiques, liées notamment à la pression foncière et aux difficultés d’accès au logement pour les salariés. 

⇒ La perception du dynamisme économique local demeure nuancée :

♦ Les dirigeants décrivent plus souvent un territoire dont l’activité se maintient (47%), voire est en déclin (25%), qu’un territoire engagé dans une dynamique de croissance (6%) ou en renouveau (17%). 

Certains espaces ruraux connaissent des dynamiques de rebond, portées par le développement du tourisme, l’installation de nouveaux habitants, la valorisation de filières locales ou encore la réimplantation d’activités artisanales et industrielles.

 

♦ 3 inquiétudes se manifestent particulièrement :

– La concurrence des grandes enseignes installées dans les zones commerciales périphériques, qui fragilise le commerce de détail des bourgs, tandis que l’artisanat se sent évincé des chantiers d’importance,

– L’évolution des comportements de consommation, jugés plus volatils et davantage tournés vers le commerce en ligne ou la livraison à domicile,

– La difficulté des dirigeants en fin de carrière à trouver un repreneur.

⇒ Des relations contrastées entre dirigeants et acteurs publics locaux :

♦ Si les relations sont bonnes ou excellentes avec les habitants (83%) ou les entreprises locales (82%), elles le sont moins avec les élus locaux (59%, mais pour 20% elles sont moyennes et pour 20% mauvaises ou inexistantes).

 

Le manque d’attention des élus locaux aux besoins des TPE est souligné. Une récente enquête de l’U2P relevait que 49% des dirigeants d’entreprises de proximité n’ont eu aucun contact avec leur mairie en deux ans, tandis qu’un sondage d’Intercommunalités de France établissait en 2025 que 61% des dirigeants de TPE n’entretiennent aucune relation avec un organisme public de développement économique de leur territoire, contre 38% des PME de 10 à 50 salariés.

 

Selon le baromètre de Fiducial de début 2026, 72% des dirigeants de TPE rurales se disaient satisfaits de leur maire et de l’équipe municipale et estimaient entretenir de bonnes relations avec eux (contre 59% pour l’ensemble des TPE) ; mais pour 55% de ces mêmes répondants, les préoccupations des TPE ne sont pas assez prises en compte : 56% le niveau des impôts, 47% l’absence de promotion des entreprises, 37% les difficultés de stationnement.

 

Le profil social des élus est perçu comme un paramètre décisif et les dysfonctionnements sont volontiers attribués à la personnalité des édiles, jugés « éloignés du monde économique ».  

 

♦ Les élus rencontrés proposent une lecture sensiblement différente de leur rôle. Ils expliquent qu’ils « essaient de contribuer à créer les conditions du développement » et se définissent volontiers comme des « facilitateurs et des assembleurs », quitte à intervenir très concrètement. Ils estiment toutefois que cette action demeure largement méconnue des dirigeants. 

 

Quels sont aux dires des dirigeants, les acteurs de l’accompagnement des TPE sont divers : les maires (27%) et les intercommunalités (26%), puis les CCI (24%), les Régions (21%) et l’État ou ses opérateurs (20 %), alors que les agences de développement économique (5 %) et les services préfectoraux (4 %) restent en revanche peu mobilisés. 36 % estiment ne recevoir aucun accompagnement notable des pouvoirs publics.

♦ Quelles sont les attentes des dirigeants de TPE ?

– Loin devant, 39%, le plus important, une aide administrative pour simplifier ou accélérer certaines procédures,
– 22% la promotion de l’entreprise lors de discours publics et d’actions de communication et d’accompagnement stratégique, 18% l’achat public local fléché vers des entreprises du territoire, 16% l’organisation d‘événements professionnels sur le territoire, 9% la mise à disposition de locaux ou d’autres équipement,
– 13% l’animation d’un groupe de dirigeants pour favoriser échanges et coopérations.

 

♦  Et plus largement en direction des Pouvoirs Publics, les dirigeants expriment avant tout des attentes de stabilité réglementaire, de lisibilité des dispositifs et de simplification des démarches administratives. Plusieurs dispositifs cristallisent ces difficultés, de l’instabilité de Ma Prime Rénov’ à la responsabilité élargie du producteur, du guichet unique aux évolutions des règles comptables, mais aussi la charge administrative, un temps souvent perçu comme soustrait au développement de l’activité. La position rurale agit comme un amplificateur du fait de l”éloignement des centres administratifs et la rareté d’interlocuteurs spécialisés. tandis que des équipes municipales souvent bénévoles n’ont pas de services dédiés au développement économique. Les bourgs-centres, engagés dans des programmes de revitalisation disposent souvent de leviers d’action plus importants que les communes rurales. 

 

♦ La montée en puissance des intercommunalités et leur compétence en matière de foncier économique sont diversement appréciées. L’intercommunalité apparaît comme  un échelon utile mais encore distant, dont la légitimité dépend largement de sa capacité à aller au contact des entreprises.
Les institutions intermédiaires, Régions et chambres consulaires, suscitent des perceptions contrastées Jugées pertinentes par les dirigeants qui y sont actifs ; elles paraissent lointaines aux autres. 

⇒ Des dirigeants engagés localement

♦ Les 2 principaux engagements revendiqués par les dirigeants de TPE sont l’accueil de stagiaires et d’apprentis (73%) et le sponsoring d’associations locales (71%). Suivent l’engagement dans l’économie circulaire et les circuits courts (29%), la participation à des événements de promotion de la vie économique locale (18%), la mise en place de programmes de formation (15%), le mécénat de compétences (14%) et la réinsertion de personnes éloignées de l’emploi (13%). Une enquête de l’U2P relève d’ailleurs que la moitié des TPE sont investies dans la vie associative. 

 

Les entretiens confirment de façon unanime le très fort engagement des TPE dans le soutien à la vie associative, sportive, sociale ou culturelle, du financement d’événements à l’achat de petit équipement. Certains dirigeants vont jusqu’au bénévolat ou siègent dans les bureaux d’associations. Ces engagements dessinent un répertoire d’implication d’abord tourné vers la transmission et le soutien au tissu associatif, davantage que vers la coopération économique proprement dite.

 

♦ Leurs motivations sont hétérogènes :

– Le soutien associatif fonctionne d’abord comme un instrument de réputation locale, 

– L’engagement nourrit aussi le recrutement, par le lien avec les établissements de formation, 
– Au-delà du calcul économique, beaucoup y voient une contribution au vivre-ensemble,
– Pour d’autres, enfin, le mécénat local relève de la trans mission et de la reconnaissance. 

 

♦ La culture partenariale avec les autres entreprises du territoire est jugée modérée par 64% des dirigeants, très limitée par 20% et forte par 15%. Elle est perçue plus solide dans la construction, plus faible dans l’industrie et les services aux entreprises.
En cohérence avec cette perception, les formes de coopération entre entreprises demeurent relativement limitées et s’inscrivent avant tout dans des logiques de proximité et d’entraide. Lorsqu’elles existent, elles relèvent plus souvent d’une solidarité ponctuelle ou d’une participation à des réseaux professionnels que de démarches de mutualisation ou de partenariats stratégiques.

 

Ainsi, 43% des TPE ne déclarent aucune action de coopération, alors que 31% parlent de solidarité en cas de coup dur (dépannage…) ; ceci étant, 24% participent à une fédération ou une organisation patronale, 17% à l’organisation d’événements communs, 13% à des groupements d’achats, 8% à la mutualisation de moyens (locaux, machines…), 6% à des projets d’innovation ou à des partenariats stratégiques et 1% à des prêts financiers entre entreprises.

 

♦ Cette réticence à coopérer s’explique d’abord, par un fort esprit d’indépendance ; la concurrence directe constitue un second obstacle ; s’y ajoutent d’anciennes « querelles de clocher », ainsi que la pression du quotidien, entre « charge mentale » et manque de disponibilité. Le défaut de coopération aggrave l’isolement des dirigeants en difficulté.

 

Ces résultats rejoignent ceux de l’U2P, qui montrent que seul un quart des commerçants appartient à une association de commerçants et que 15% des dirigeants d’entreprises de proximité sont membres d’un club d’entreprises. 

 

♦ Mais la coopération peut aussi être facilité par une culture locale, telle celle des dirigeants de l’ouest plus habitués à coopérer. Si la solidarité de voisinage relève d’un capital social d’entre-soi, les réseaux organisés à des échelles plus larges fonctionnent davantage comme un capital social d’ouverture qui relie les dirigeants à des ressources et à des informations extérieures à leur cercle immédiat.

 

♦ Si 43% des dirigeants de TPE n’ont aucune autre responsabilité clé que celle de dirigeant de leur entreprise, 24% sont membres d’une association non professionnelle (loisirs, parents d’élèves…), 13% représentant d’une organisation professionnelle locale (association de dirigeants, syndicat sectoriel…) et 1% Juge au tribunal de commerce  ; 6% ont un mandat politique local. Noter par ailleurs que 22% sont directeurs généraux ou gérants d’une ou de plusieurs autres sociétés.

⇒ Pourquoi sont-ils aussi peu engagés dans des mandats locaux ?

♦ 70% évoquent le manque de temps, voire la lourde « charge mentale » de chef d’entreprise, à concilier avec la vie familiale. 32% déclarent accorder la priorité au développement de leur entreprise ; 29% déplorent un manque de moyens financiers (en particulier les agriculteurs), 15% un défaut de contacts locaux ; 13% sont découragés par le manque de reconnaissance associé à ce genre de fonction. S’ajoute la crainte de l’étiquetage politique, susceptible de cliver une partie de la clientèle, et celle des conflits d’intérêts liés à l’attribution des marchés publics.

 

♦ L’ancienneté de l’entreprise et son poids économique (effectif et chiffre d’affaires) jouent un rôle très important. Parmi les dirigeants dont l’entreprise a moins de dix ans, 40% déclarent n’avoir aucune responsabilité locale, contre 27% lorsque l’entreprise a plus de vingt ans.

⇒ Au final, une majorité de dirigeants se reconnaît une responsabilité territoriale :

43% disent s’impliquer ponctuellement dans des actions locales et 17% contribuer au développement de leur territoire, une fonction qui fait partie intégrante de leur mission de dirigeant. Par contre, 23% estiment que leurs activités bénéficient au territoire (emplois, impôts…), sous-entendu qu’ils n’ont pas lieu de s’impliquer au-delà, et 17% qu’ils se concentrent avant toute autre chose sur leur entreprise.

 

Pour en savoir davantage : https://institut-terram.org/wp-content/uploads/2026/07/IT_ETUDE-00027_TPE-RURALITE_FR_2026-07-03_w.pdf